Le Moustique Volume5 - leédition ISSN 1496-8304 Janvier 2002 gravade, bravoure et bavardage.,. Jean-Jacques Lefebvre - Ne vous étes-vous pas posé la question de savoir si cette personne avait besoin de compagnie, besoin d’un contact social, besoin de vous et qu’en fait, vous l’auriez abandonnée alors qu’elle vous demandait de l'aide ? Le guide ne m’a pas vu, trop affairé a monter sa tente. Il s’est agenouillé derriére elle et ne peut pas me voir a présent. - Il parlait beaucoup, mais ne m’a jamais rien demandé de semblable. - Je crois que vous étes une personne assez peu généreuse et incapable de comprendre les besoins d’un chacun. - Voulez- vous que je vous le présente ? Vous pourriez, alors, 6tre mieux en mesure de juger de son cas. Comme vous le dites fort bien, je ne suis pas habilité 4 poser ce genre de diagnostic. Dans mon énervement, je me sens prét a le faire. On verra combien de temps il pourra faire preuve de fameuse patience qu’il me reproche de ne pas avoir. - Ce n’est pas recommandé, ajoute-t-il d'un air docte. Vous deux, seuls, avez un probléme. Une situation difficile 4 laquelle il vous faut faire face jusqu’a ce que vous la résolviez. Je ne suis la que pour vous conseiller. Je n’en ai rien a cirer de ses conseils, je veux seulement aller 4 Carmanah. Je sens soudain la présence de ma fille 4 mon cété. - Viens dit-elle, monsieur a raison : tu as un probleme. Un vrai probleme de communication. Je n’ai pas eu de difficulté, moi ! On m’a déja indiqué le chemin de Carmanah. Le fumeur de pipe nous interrompt : - C’est votre fille, je pense. Elle a votre allure. - Que veut-il dire ? Aboie ma fille en se redressant a son tour. - Rien, rien. Monsieur a un grand sens de l’observation et, lui aussi, il cherche surtout 4 nous aider. Je prends ma fille par le bras et nous filons sans que, par une des chances les plus extraordinaires, le guide ne nous voie. Une derniére fois nous traversons le campement, pliés en deux et, au bout de la plage, on voit enfin une échelle. En partie dissimulée par la végétation, elle est appuyée sur la créte rocheuse qui barre le rivage. C’était tout simple. II suffisait de continuer notre chemin le long de la plage. Passé la créte, un dernier regard vers le camp nous montre le guide a cété de sa nouvelle tente ; il parait nous attendre. On lui a échappé cependant ; on ne l’aura pas a souper ce soir. En fin de compte, il me semble y avoir beaucoup d’étranges personnes sur ce sentier. Serait-ce le retour a la nature qui libére les contraintes ? Au-dela de I’obstacle, le sable laisse une nouvelle fois la place a un estran rocheux assez horizontal et structuré qui, par endroit, nous fait penser 4 une chaussée romaine envahie a la fois par l’océan et une mer végétale. II est vrai qu’il existe ainsi des endroits ou des paysages immenses et contrastés se télescopent. Il y a la céte de l'ancien Sahara espagnol ou une étroite plage de sable sépare la vastité de la mer de I’infinité du désert. Le naufragé qui échoue sur une cote semblable doit se sentir infiniment perdu et immensément déprimé. C’est pour éviter une situation semblable que l'on a commencé, aprés de nombreux naufrages, a installer sur la cote une ligne télégraphique dont le chemin d’accés allait devenir le sentier de la Céte Ouest. Rien de tel qu’un petit coup de fil pour vous remonter le moral quand vous venez de couler avec votre bateau. 7