Le Moustique Volume 2 - — 6"™ édition Juin 1999 ; Page 6 De surcroit, il est Peul. Une tribu qui ne porte pas particuliérement le président dans son coeur. Oh ! C'est une vieille histoire comme souvent, en Afrique. Le président, lui, est un homme du Sud, probablement un de ces chrétiens de la forét. Les Peuls, d'autre part, sont les éleveurs du nord du pays, arrivés tard dans la région. Ce sont des musulmans qui ont aidé a introduire cette religion dans le pays et pratiqué un zélotisme religieux pendant des siécles. Eleveurs et fermiers ne se sont jamais bien entendus ! II doit étre du céte de "ceux de Ratama" at l'on trouve une majorité de ses congénéres, furieux contre un président qui leur a démoli nombre de maisons. Une sombre histoire de constructions sans permis ou le maire, qui est Peul, s'est fait une petite fortune. Ces histoires ne sont jamais simples. Je me décide d'autant plus volontiers que depuis ce matin, je suis sourd d'une oreille. Et le docteur nous attend, j'ai un rendez-vous dans une demi-heure. On repart donc et roulons plus ou moins confiants jusqu'a |'endroit ou I'on retrouve les chars d'assaut, en position sur les trottoirs, ainsi que les débris qui jonchent la route. On quitte la voie principale et, tout de suite, on roule dans des ruelles étroites, assez sinueuses, et devenues cahoteuses par l'abondance de profonds nids de poules. La voiture effleure les murs lépreux des masures de part et d'autre du chemin. Personne sur l'allee. Heureusement d'ailleurs, car nous ne passerions pas ! Parfois, une vieille femme, assise 4 méme la terre battue, devant le seuil de sa case, écrase le mil en nous accordant, au plus, un regard vide. Comme partout ailleurs dans la ville, les maisons sont couvertes de ciment grisatre, poussiéreux, marbré de longues trainées de moisissure fuligineuse. Les fenétres, petites et carrées, sont dissimulées par des torchons brunatres, le plus souvent, suspendus par un seul coin ou parfois aveuglées de quelques briques en terre. Apres quelques tours et détours qui m'ont fait perdre la direction, on devine une rue principale au bout d'un raidillon. Une foule énorme s'y agite en tous sens, vociférant et brandissant des gourdins ou des fers a béton taillés en pointe. Le chauffeur s'arréte déconcerté. II fait marche arriére et, sur une surface grande comme un drap de lit, fait un demi-tour rapide. Particuliérement impressionnant !| Dans une certaine mesure, je suis rassuré : avec ce chauffeur, faut-il le dire, tres motive, on ne se laissera pas coincer trop facilement. "C'est pas bon, hein ? " "On va prendre un autre chemin, plus vers l'ouest. Cela devrait aller." Et l'on repart dans les petites ruelles sales et vides pour se retrouver soudain avec le capot du véhicule déja bien engagé dans une autre rue. Bon sang, on est en pleine émeute ! Des gens, surtout des hommes trés jeunes, courent dans toutes les directions. Ils sont tous armés de batons, de pierres ou de machettes. Dans leur excitation, ils n'ont pas l'air de nous voir. Juste devant nous, un taxi délabré, stationné prés du trottoir, nous géne le passage. Entre lui et notre voiture, juste devant le pare-chocs, un homme maigre, plus agé, les vétements déchirés et tachés de sang, se débat frénétiquement. Il crie plus qu'il ne parle a un individu au visage arrogant qui le regarde avec mépris. Plutot de la haine. Je comprends a peine ce qu'il hurle. Non, il ne cédera pas son taxi pour transporter les manifestants au centre ville. C'est son gagne-pain, il ne peut pas perdre ce véhicule. En un éclair, un gourdin vole et le frappe a la poitrine. Le bruit est affreux. A la fois mat et giflant, on I'a entendu distinctement au-dessus de la rumeur générale. I! vacille, reprend I'équilibre, se debat contre un tout jeune qui essaie de |'atteindre de son canif. Et regoit un violent coup de baton en plein visage. Alors que l'on dépasse enfin le taxi, tout doucement, je crois entendre un craquement d'os effroyable et voir le sang jaillir. rosea EEEERRRREEEEEesEe EEE