Je n’étais pour l’instant qu’un vagabond, curieux d’autres cultures, prét a s’émerveiller de tout. Comment faire comprendre a ces deux femmes si cha- leureuses mon irrésistible désir d’aller toujours plus loin, de rouler vers d’autres cieux, d’autres aventures, d’ autres sensations, d’autres rencontres. A la gare, les adieux m’avaient bouleversé. Pour mes cousines, ce fut une déchirure. Ce lointain cousin, surgit des brouillards du Nord avait apporté avec lui un enthousiasme, une joie de vivre et une curiosité naive qui les enchantaient. Son départ avait éteint les petites lumiéres qui, un bref instant, avaient illuminé la banalité de leur existence. * Ok OF Le train filait en direction de I’ Algérie et du Maroc. J’étais encore incertain de ma destination. J’avais pris un billet pour Alger. En cas. J’y resterai quelques jours car depuis longtemps j’avais fait le réve de visiter cette ville dont tant d’images avaient nourri mon imaginaire. Elle était le ceeur d’une Algérie mythique dont j’avais éprouvé le mystére au cours de lectures qui m’avaient fasciné. Je m’étais vu, adolescent, sur les traces d’un René Caillé, entrant A Tombouctou sous un déguisement qui aurait pu lui étre fatal, ou accompagnant Isabelle Eberhardt dans de folles chevauchées. Je m’immergeai dans les dessins de Delacroix, noyés de soleil, ou dans les peintures inondées de lumiére d’Eugéne Fromentin. J’avais imaginé Isabelle et René tannés par le sirocco ou cinglés par des tempétes de sables, vivant leurs aventures dans le vaste mystére du désert. * ok Ok Le trajet fut long avec de nombreux arréts qui n’en finissaient pas. Une foule bruyante était entassée dans les couloirs. Aprés plusieurs heures sans bouger, coincé dans un coin de compartiment. Tout m’était devenu pénible. Je n’avais plus le goat d’accueillir l’insolite. Jusqu’ aux sonorités gutturales de la langue, autant que les odeurs fortes qui m’agressaient. La fatigue n’était pas étrangére 4 ce désagrément. Dans ce non-lieu d’un wagon de chemin de fer, la plupart des voyageurs sont étrangers les uns aux autres, mais j’étais, moi, le plus étranger de tous, et moins a l’aise que je l’avais été dans le Sahara tunisien. Quand on voyage ainsi, toutes les rencontres sont possibles, mais éphéméres. Entre deux arréts, j’eus avec un vétéran des campagnes de France et d’ Allemagne une conversation inattendue. Son francais était approximatif mais savoureux. II arborait avec fierté sa mé- daille militaire acquise dans l’un des combats meurtriers contre une colonne de SS. Il l’aimait cette France dont il me parlait avec nostalgie. Mais, pen- sais-je, cette France ! |’aimait-elle ? Ceux qui l’avaient recruté pour cette sale besogne de guerre, qui le concernait si peu, qui étaient-ils ? Ils lui avaient dit, avec emphase, sans doute, que la patrie lui serait reconnaissante. Quelle patrie pour cet homme, jeune encore, a qui il manquait la moitié 6