Le Moustique La féte bat son plein. Le beau guide pourvoyeur vient a l’instant de retirer une bouteille de Porto de son sac a dos magique. Ce geste souléve ies acclamations. A mes yeux, il en viendrait a représenter la vraie perfection. C’est qu’il est tout a la fois, la force, la santé, la beauté et la providence. Cela a lair de lui étre favorable. Toutes les femmes sont a présent autour le lui. Méme celle qui entretenait avec moi une conversation absolument fascinante sur la relation entre la connaissance et le pouvoir dans le cadre du poststructuralisme. On a beau essayer de se faire passer pour des intellectuels, ce sont toujours la nature et l'instinct qui prévalent. Je pense que la philosophie n’aide pas a vivre mieux; elle se contente d’expliquer pourquoi on vit mal. Ma fille fait face a présent a une sompétition terrible et, devant une défaite qui s’annonce inéluctable, de dépit, elle me reproche de lui avoir pris son verre de vin. Je lui sers un porto, m’en ressers un autre et, seuls de ce cété-ci du brasier, nous ne parlons plus que du programme de demain. Ce matin, ma fille ne m'a pas reconnu. Il est vrai qu'avec de moins en moins de nourriture, je suis enfin parvenu au fond de mon sac a dos ou j'ai trouvé un vieux peigne oublié. Je n'ai pas pu me retenir, je m'en suis servi et ma fille a eu peur, croyant avoir affaire a un intrus. Nous ne nous sommes pas levés tard ce matin et cependant le camp est vide déja. Sur le sable, a l'entrée de la tente, un papier était retenu au sol par un galet. On y lisait un petit mot écrit grossiérement au crayon: « Mille mercis pour la tres charmante compagnie ». Ma fille a tenté de m’arracher la note des mains. — Non, non! C’est pour moi! C’est signé « Julie » | 6 Volume 5 - 8° Edition ISSN 1496-8304 Aoit 2002 iN Ma fille a l’'air un peu /\ dépitée et parait regret- ter que le guide ne lui ait pas laissé également un message. Ne serait-ce que, j’imagine, pour lui demander si le porto lui avait plu. Moi aussi, finalement, je me sens un peu décu : avant de partir, le guide aurait pu nous réveiller avec un petit café créme. Puis, il y a que la brume tarde a se lever; il y a également que nos sacs a dos sont encore bien lourds, alors que c'est le dernier jour de l’aventure et qu'il s’est passé un siécle depuis l’épuisement des réserves de café et de chocolat. Des réserves de biscuits, n’en parlons pas! Elles s’étaient déja volatilisées a Port Renfrew, la veille d’entamer le sentier. Je sais! C’est une question d’organisation : « il faut rationner ». Mais on ne va pas commencer a ratiociner sur ce genre de détails et puis, c'est connu: quand on aime, on ne compte pas ! De toutes maniéres, la fin des souffrances n’est plus qu’a deux pas. Cing petits kilométres a se farcir et c'est la quille ! On sera de retour a la civilisation avant midi. J’espére qu’on n’a pas acquis trop de comportements sauvages et que l'on pourra encore siintégrer a la civilisation. En ce sens, je n'ai pas trop d'inquiétude. C’est surtout dans des situations semblables que le mariage s’avére 6tre important : ma femme n’aura aucune peine a me récupérer. Elle y a déja réussi tant de fois. On parcourt un petit kilométre le long de la plage, puis on reprend le sentier dans une forét claire, assez broussailleuse. Ma fille S'arréte soudain, les yeux fixés au_ sol. Charmé par le paysage changeant, je n’ai pas remarqué son manége et, de tout le poids de mon corps, alourdi de celui de mon sac, je la heurte violemment. Elle n’a méme pas vacillé !