Le Chéne de Céline Forcier Annalise, la narratrice du roman Le Chéne, raconte la lente dé- gradation de la santé mentale et physique de sa mére, Marianne Masson. A chacune des visites qu’elle lui rend dans la ferme familiale, puis a |’hdé- pital et dans des résidences pour personnes Agées et centres de soins de longue durée, Annalise constate avec désarroi la progression du mal. Ce- la a commencé par des bruissements de feuilles que la vieille femme en- tendait quelque part dans sa téte (13), puis la mémoire lui fait défaut. Elle devient la proie d’obsessions de plus en plus fréquentes jusqu’a ce qu’elle sombre dans la folie. Annalise est d’autant plus désemparée que, pour elle, « seul le bonheur compte »(72). Elle méne une vie de petite- bourgeoise matérialiste avec son mari et sa fille. Sa profession lui plait. Le soir aprés diner, elle est heureuse de se glisser dans un bain moussant (79). Rien n’entamera son bonheur, méme si, quand |’état de sa mére ne cesse de se détériorer, elle éprouve quelques scrupules : « Je me sens coupable du bonheur que je ressens avec ma fille et mon mari, dans mon oasis. C’est comme si je n’y avais pas droit pendant que ma mére souf- fre. »(217). Le contraste est, en effet, trés grand avec la vie que sa mére a menée. Le texte narrant le déclin de Marianne Masson est entrecoupé de passages en italiques ot |’auteure prend le relais de la narratrice, complé- tant ainsi l’histoire de Marianne. Dans la ferme peu confortable de ses parents, Marianne a connu le froid de l’hiver, les fétes de Noél sans ca- deaux, un pére brutal qui bat femme et enfants. Dés l’4ge de quatre ans, Marianne doit laver les couches de ses fréres et sceurs, 4 six ans, elle va chercher tét le matin les vaches dans le pré pour les traire, etc. (24-25). L’auteure fait le tour des corvées que des parents cruels, parce qu’ils sont pauvres, imposent a cette enfant martyr, et la liste est longue. Parce qu’elle a manqué d’amour, Marianne ne saura pas en don- ner plus tard. Elle deviendra une femme autoritaire, dure envers elle- méme et ses propres enfants. Elle est le portrait méme de la misére hu- maine portée 4 l’extréme : aprés une enfance malheureuse, un mariage mal assorti est suivi de la naissance de sept enfants, le travail accapare tous ses instants, la pauvreté est omniprésente, le mari est violent, et Ma- rianne ne voit donc « la vie que comme un calvaire, un chemin de croix qui ne menait qu’a la mort »(75). 19