Le Moustique Volume 2 - 7 FQWUEON OE PLEATS 877 C'est le domaine des géants, des craintes sourdes. Peut-étre est-ce a cause de ces colosses végétaux, des dangers effroyables qu'ils représentent que l'on m'interdit de quitter les petits sentiers ? Et pourtant, je ne suis pas réellement inquiet. L'excitation est trop forte. Ici, dans le jardin, je m'amuse tout au plus a me faire peur. C'est qu'il se cache, dans ces aloés géants, un grand mystére si fascinant qu'il étouffe la frayeur et estompe I'angoisse. A I'aisselle des feuilles, dans un angle solide et végétal, figurant une précieuse demi-coupe céladon, stagne une eau glauque, presque visqueuse. Phénoméne si incroyable qu'il en est magique et splendide tout a la fois. Le liquide, quel impossible trésor ! Parfois transparent comme le cristal et précieux comme la vie ou mat et crémeux comme le lait du biberon. Source de tant de plaisirs, de satisfaction et si inaccessible. Combien de fois ai-je essayé de le saisir de mes petites mains malhabiles. Chaque fois le pactole luisant fuyait entre mes doigts comme pour retrouver ses rives de Lydie. Et la colere des petites sceurs blanches, qui n'invoquaient que le parquet souillé, exprimait sans aucun doute la conscience d'un sacrilege dont j'étais tenu d'ignorer le secret. Le crime était, j'en étais sir alors, d'avoir voulu saisir dans des mains profanes un fluide merveilleux que seule pouvait retenir une coupe sacrée. Et voila que dans ce monstre végétal, j'avais vu se superposer une multitude de récipients naturels contenant le mystérieux liquide. Substance probablement inestimable qui tremblait légérement par ma présence et le tourbillonnement d'une nuée de moustiques. Ce n'était pas des dieux que Prométhée avait volé le feu. J'avais, 1a, le sentiment d'apercevoir le vrai processus par lequel on découvrait et réinventait le monde. Tout ce que l'on pouvait réver existait déja, dissimulé et séverement défendu par la nature. C’était d'elle seule que l'homme avait appris a capturer le liquide. A cette époque donc, je me rappelle, je me faisais, moi aussi, ma petite quéte du Graal. Un vase bien moins sacré, mais tout aussi magique. Une pateére plus qu'un calice. Mais si je pouvais dévorer des yeux ce prodige, il m'était impossible de le toucher. Déja mes bras et mes jambes saignaient, écorchés par les barbelures ornant le tranchant rouge, menagant, des feuilles inflexibles. Par quelque cété qu'on les aborda, ces géants étaient impénétrables. En faire le tour tenait déja de l'épopée. Les pénétrer devenait une croisade éperdue. Et peut-étre fallait-il qu'il en soit ainsi! Un mystére dont on peu trop facilement en déméler I'écheveau se réduit trés vite a une banale découverte. Ici, ce n'était point la force et le courage qui m'étayent nécessaires. Ici, sans doute, c'étaient la ruse et la ténacité que l'on attendait du héros. Et ces armes 1a, ce n'était pas mon "truc". II y avait trop de mystéres, trop de découvertes potentielles pour m'apprendre la patience. _..@ Suivre... Katana.