Le Moustique On avance donc d'un pas ferme et bientot, comme je l’avais fait déja tout a l'heure avec ma fille, nous butons sur un ours noir qui avait l'air de faire les cent pattes en travers du sentier. Je ne sais pas qui, de Jui ou de nous, a eu le plus peur. Je pense, en fin de compte, que c’est l’ours a avoir été le plus surpris. Mais alors, si sa frayeur a dépassé la nétre, elle a di étre extréme, car nous n’en menions pas large du tout. Il a poussé un grognement sourd qui a fait fremir les sous-bois et nous a_ fait remarquer qu’il n’avait pas trop bonne haleine. Puis, prenant appuis sur ses griffes énormes qui s‘enfoncerent profondément dans la terre du chemin, il a bondi dans les broussailles, nous laissant voir en un dernier instant la masse énorme de son arriére-train. Pétrifiés, nous n’avions pas fait un mouvement. II aurait pu nous manger tout cru sans que nous poussions une plainte. Je pense que c'est I’horreur peinte sur nos visages qui a dd l’épouvanter. - Tu ne t'es pas servi du vaporisateur de poivre ? Me demande ma fille d’une voix blanche. - Non, il a été plus rapide que moi. - Tu aurais pu prendre une photo au moins. - J’avoue n’y avoir pas pense. Encore tremblants sur nos jambes, nous croisons un randonneur qui nous vient de Bamfield. || a l’air tout excite : - Vous n’auriez pas vu un ours: il réde dans les parages; il a été signalé a plusieurs reprises. Le pauvre! Il est tout affolé. Depuis tét ce matin, il tente de franchir le pont et chaque fois qu'il s’y essaye, il y a un marcheur a surgir devant lui. Alors, il fuit a toutes pattes et revient sur la pointe de ses griffes pour encore Volume 5 - 8° Edition ISSN 1496-8304 Aoat 2002 déguerpir aussitdt. Si vous le rencontrez par hasard, surtout ne l'effrayez pas. Montrez-vous discret, laissez-le passer, il s’en montrera reconnaissant. Ni ma fille, ni moi-méme n’avons trouvé quoi lui repondre. Décontenancée, la personne nous a laissés en pensant certainement qu’il y avait davantage d’ours dans cette forét qu’on pourrait le croire. - Tu crois qu’on n’a pas été chic avec cet animal ? - Quel animal, demande ma fille, surprise ? - Je parle de l’ours, pas du marcheur. J’ai vu des ours polaires au Grand- nord et des kodiaks sur les rives de Alaska : ces 6normes animaux, armés de pattes aux longs poignards effilés et aux crocs monstrueux, peuvent paraitre mignons de trés loin, mais sont trés inquiétants de tout prés. J’ai connu des montreurs d’ours dans la Chaine Pontique et le Tanen Taunggyi : les ours, leurs griffes limées, portaient la museliére et, cependant, leurs maitres apparaissaient bien déprimés et tout tailladés. Et voila que nous avions mis en fuite un de ces monstres et n’en étions pas fiers du tout. - J’espére qu’il n’en fera pas une dépres- sion. Ce serait regrettable pour la réputation du sentier qu’il soit parsemé de plantigrades asthéniques. - Oh! Il se trouvera des gens sensibles pour créer des organismes agréés qui enverront des spécialistes pour leur remonter le moral ; il parait que ca existe déja pour les baleines et le panda. Y -7, ™ a — A suivre dans le prochain Moustique !