Le Moustique ! ... Pacifique Avant le Prix Goncourt .... Jacques-Pierre Amette, artiste des silences. Chronique littéraire par Jean-Claude Lebrun Quand certains livres arrivent entourés d'une aura tapageuse, il en est d'autres qui ne semblent vouloir paraitre qu'avec un luxe de discrétion, comme seulement destinés aux lecteurs qui sauront les trouver. Dans cette catégorie s'inscrivent sans aucun doute les romans de Jacques-Pierre Amette. Un paradoxe, alors méme que leur auteur compte parmi les critiques de renom de la presse écrite. Une exception aussi, en un temps ou le moindre soupgon de notoriété, n'aurait-il aucun rapport avec la chose littéraire, justifie la publication largement médiatisee des plus __ insignifiantes ouvrettes. L'on n'ira certes pas jusqu'a imaginer Jacques-Pierre Amette écrivant sans désir d'étre lu. L'on peut en revanche affirmer qu'il ne concéde strictement rien a la mode et affiche le plus parfait mépris pour une reconnaissance qui ne devrait pas tout aux seules vertus littéraires. Des traits de caractére qu'il préte au demeurant a Francois, a la fois narrateur et figure principale de I'Homme du silence. Si le personnage n'entretient aucune relation avec le travail d'écriture, il présente en effet de troublantes similitudes avec la posture adoptée par l'écrivain lui-méme. Réalisateur a la Maison de la radio, il fait réguliérement venir dans I'émission quill anime des hommes politiques et ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler des " leaders d'opinion ". Aprés chaque enregistrement, il assure le montage qui donnera aux propos de ses invités leur densité et leur nerf. Une activité en un certain sens comparable a celle du... critique, qui croise en permanence de nouveaux textes, de nouvelles voix, pour ensuite en rassembler et en ramasser le plus fondamental a ses yeux. Mais le travail de Frangois s'engage un jour dans une curieuse dérive. Les paroles de ses interlo- cuteurs l'intéressent désormais moins que leurs hésitations et leurs silences : cela méme quill s'effor- ¢ait auparavant de soigneusement nettoyer sur les bandes magnétiques. Sa cote personnelle se met a baisser. On le tient en suspicion. On commence Volume6 - 11¢ édition ISSN 1704 - 9970 Novembre 2003 d'éviter son émission, qui s'affiche de plus en plus nettement en marge du courant dominant: " Aujourd'hui, dans tous les couloirs, on ne bruit que des nouveaux producteurs qui savent manipuler la cruauté, toucher aux nerfs de l'auditeur, poursuivre linterviewé comme une béte polluante. " A cette sorte de mitraillage sonore, qui ne laisse a la réflexion ni fle temps de s'élancer ni celui de se développer, et contraint la pensée a rester continuellement § approximative, il préfére maintenant la mise en ondes des blancs, des non- dits, des ajustements successifs de la parole, comme autant d'espaces laissés a l'exercice de l'esprit critique. C'est tout un jeu médiatique, avec son grossissement du trait et son style ping-pong, que Jacques-Pierre Amette met ici en question. L'émission de son narrateur ne figurera bientét plus sur la grille des programmes, et celui-ci se retrouvera peu apres licencié. Plus de son temps, trop humaniste, trop années soixante-dix, lui expliquera-t-on. L'esprit d'indépendance, le refus de se laisser porter par le courant dominant, ow quiils se manifestent, apparaissent décidément incompatibles avec la " modernité “. Jacques- Pierre Amette, dans cet intérét pour les silences, laisse justement percevoir une possible maniére de subversion, sinon de résistance, au cour méme de l'univers de la parole. D'autres silences viennent alors leur faire cortége : ceux que tente de percer un homme d'Eglise, Benoit, le frére de Francois, dans les archives secrétes du Vatican. Spécialiste d'histoire diplomatique, celui-ci s'interesse aux mutismes de Pie XII et de I'administration vaticane pendant la Seconde Guerre mondiale. Un parallélisme en l'espéce se dévoile. Comme s'il s'agissait, pour l'un et l'autre frére, de faire parler des " blancs ". Ceux d'un discours, ceux d'une histoire. Des scénes du passé également ici reviennent, des flashes de la vie avec une premiére femme, des souvenirs d'instants partagés avec Benoit aujourd'hui atteint par la maladie. Sorti, on pourrait dire libéré, de ce qu'il désigne comme la " cellule 221 " de la Maison de la radio, Francois peut maintenant s'ouvrir a un monde dont il avait perdu le sens. Une femme nouvelle qui apparait dans sa vie, une maniére neuve d'éprouver l'existence, d'apprécier le spectacle de la ville. Aprés l'exploration des silences, la redécouverte de la complexité des sentiments, des émotions et des pensées. Tout cela indissolublement lié. Le récit, superbe