LACADIE IPARMI NOUS Les jongleurs du Moyen “Age, en France, porteurs de vielles ou de harpes, péle- rinaient de chateau en cha- teau A cheval sur leur ron- cin. En échange de leurs récits et balfades, on leur accordait le couvert et la couchée pour quelques jours. Puis ils repartaient par les plaines et les monts. On les recevait avec plaisir. Ils chantaient, entre autres, les prouesses de Lancelot du Lac et de Perceval le Gal- lois A la Quéte du Graal, ce paradis perdu qui encore aujourd’hui inspire les poétes. Il y avait aussi, en ce temps-la, des femmes conteuses’ d’exploits de guerre et d’amour. On les nommait jongleresses. Et c’ est l’une d’elles,,au Péril- de-la-Mer, que l’on voit sauvée de la noyade par la Vierge Marie dans un conte médiéval. En notre age de grand- routes, d’autos et de fusées, il est encore des jongleurs et jongleresses. Ils ne vont plus de chateau en chateau, mais de ville en ville; et sur eux la vareuse remplace le surcot, et la guitare la vielle. L’esprit de liberté les grise et leurs yeux bril- lent des paysages parcourus. Aprés quelques années de vagabondages quirempliront de souvenirs le reste de leur vie, ils disparaissent, captés par le music-hall ou dévorés par la grande ville. La renommée par la radio et le disque guette la jongle- resse Edith Butler. Elle a surgi, en ce 13 mai au soir, A l’auditorium de Oakridge, messagére des échos folklo- riques et marins de sonpays natal, le Nouveau- Brunswick. Durant deux heures, 4l’enchantement des Canadiens-fran¢ais de Van- couver et environs, elle a ressuscité 1’épopée lointaine des Acadiens, @mouvante entre toutes. Imaginez un peuple de bra- ves gens, Bretons pour la plupart, venus dés le dix- septiéme siécle de Brest ou de Saint-Malo. Pécheurs de la mer, oubienfermiers, ces pécheurs de la terre, ils s’établirent en Nouvelle- France, fort loin d’ici, plus proches de l1’Ile d’Ouessant que de Vancouver, mais sé- parés des clochers et des aubépins de France par le glauque océan. Sous un cli- mat rigoureux, ils. firent souche, et gardérent, 4 tra- “vers vents et. marées, se heurtant A Vhostilité des marchands de Londres venus plus tardouvrirleurs comptoirs, le souvenir de leurs églises et des rondes dansées aux pieds des cha- teaux. En ce temps-la, la France et l’Angleterre se livraient une guerre sans merci. il y avait en Acadie des terres fertiles lorgnées par les Ecossais. On décida de déporter les Acadiens. Des navires vinrent de Bos- ton. Chassés de leurs fer- mes, les habitants furent déplacés, quivers la France, qui vers 1l’Angleterre, qui vers Québec, la plupart vers la Virginie et la Louisiane. Quelques-uns retournérent plus tard au pays d’adoption, et de 14 passérent au Nouveau- Brunswick. Toutes tribula- tions durant plusieurs géné- rations, of comme une flam- me double et immortelle s’ entretenaient la foi des an- cétres et le goft des chan- BONS... La chanson acadienne plonge dans le puits du passé. On -bouquet mélodieux de France descend des cereles concen- triques. La voix d’Edith Butler est comme une pierre d’émeraude qui ouvre des ondes dans l’eau de la mé- moire. Elle chante les ma- rins partis sur la mer loin- taine et les veuves qui les attendent. Elle chante les relations clandestines d’un peuple 4 l’autre. Car si |’ Ecossais et le Francais du Nouveau. - Monde se heur- taient dans la politique et la guerre, il arrivait que l’amour, ce dieu malin, unft les jeunes gens des deux camps. La voix rauque et prenante d’Edith Butler convient ad- mirablement A 1’évocation nostalgique des amours per- dues. Elle roule les‘‘R’’& la fagon rustique et sa dic- tion campe avec vérité de- vant nous les mariniers de jadis et les fermiéres. Od cette descente dans le passé m’a charmé le plus, c’est dans telle chanson mysté- rieuse qui s’apparente aux romances du Moyen Age. Celles qui mettent en scéne une pastourelle séduite par un chevalier. Il lui promet le mariage et ne revient plus. La complainte qui mon- tre les Acadiennes pleurant leurs hommes partis pour la ville, of l’argent se gagne plus facilement, se profile sur l’idylle ancestrale de la bergére et du prince. Merci, Edith Butler, de ce et d’Acadie! Vous avez tou- ché, au coeur des Canadiens- frangais de l’extréme ouest ot nous vivons, la corde la plus pure, celle dusouvenir. LE VENT __ DU QUEBEC Quand le vent printanier du Québec souffle sur l’ouest - il envoie dans notre Colom- bie les sourires les plus frais, les plus resplendis- ssants de sa province. Seize filles, quatorze gar- ¢ons, heureux de vivre, gon- flés d’enthousiasme, débor- dants de jeunesse et de fraf- cheur, ce sont les ‘‘loups garous’’. Ils voyagent, em- portant leurs chansons pour bagages et toutes leurs dan- ses qu’en troubadours géné- reux ils vous offrent. Ils: sont venus, ils ont dansé, chanté pour nous. Ils sont repartis. On se souviendra d’eux. Ce n’était qu’une troupe de danseurs, jeunes, si jeu- nes, quatorze 4 dix-sept ans, « et pourtant ils nous ont im- pressionnés, peut-étre plus qu’une troupe de profession- nels. C’est que pour ces gars, ces filles, la danse est jeu de roi ! Ils dansent avec leur coeur, avec leur a4me, ils dansent parce qu’ils aiment ¢a, parce qu’ils ont découvert, compris que c’est un moyen d’expression vieux comme le monde, que c’est peut-étre le seul qui nous permet d’engager notre 4me, notre corps dans le besoin si fort de dire notre peine, notre joie, nos espérances. J’ai aussi eu l’impression qu’ils dansaient particulié- rement bien parce qu’ils étaient si copains, sifrater- nels, Vamitié fleurissait, méme au milieu de leurs spectacles. Les Francophones prirent la téte de l’expédition pour les recevoir, mais ils n’au- raient jamais pu s’en sor- tir sans l’aide spontanée et bénévole des dames de la paroisse St Sacrement et Maillardville. Chacun y mit du sien, j’entends de son coeur, de sa spontanéité, de ses tartes, sa mayonnaise. Certains ouvrirent leur fri- gidaire, d’autres leur mai- son ou leur porte-monnaie et ce fut une réussite, parce que de tous cdtés la gentil- lesse, la générosité jailli- rent. Les ‘‘loups garous’’ ont dansé partout, dans les salles 4 manger, dans les salons trop petits et qui dit mieux, dans un coin de salle d’at- tente a4 l’aéroport. Ainsi que les oiseaux pas- sent, partent et reviennent au printemps, messagers d’ automnes resplendissants ou de printemps prometteurs, ainsi les‘*‘loups garous’’sont venus et repartis, laissant des trafnées de jeunesse et de joie de vivre. Un brin de tristesse dans 1’Ame, une larme au coin des yeux, c’est le moment du depart. Nous nous sen- tons un peu ridicules ; ces jeunes-1a, ils vous décro- chent un bout de coeur en moins de deux. Par dessus les montagnes, dépassant les distances, sautant les bar- riéres de préjugés, ils éta- blirent avec nos jeunes la jonction de l’amitié, celle que seuls les jeunes peuvent établir, parce qu’elle est dépourvue de tous les ‘mais’? et les ‘*peut-étre”’ que nous, les plus agés, sa- vons si bien dresser. Souhaitons qu’ils revien- nent et qu’ils montrent le chemin de la Colombie Ca- nadienne aux autres troupes. Merci A Jean-Guy NAUD d@’avoir voulu nous connaf- tre, d’avoir persisté dans son projet de venir... j’es- pére Jean-Guy que notre sourire de satisfaction fut ta récompense, aprés tout le Québec est seulement A quelques pas de danse. Emanuelle La Canadian Art Gallery, 717 rue Seymour 3 présente du premier au 30 juin une exposition des sculp- tures et études du sculpteur haut, un exemple de ses créations de verges de fer soudées. Depuis_ 1967, Trinca habite A Vancouver et y travaille. Vancouver italien Severino Trinca. Ci- XII, LE SOLEIL, 2 JUIN 1972