Le Moustique Volume 2 - _9*™* _édition Septembre _1999 Page 8 Monoloque. En plusieurs endroits, dans I'herbe drue et épaisse de couleur malachite, a peine ternie par une fine poussiére, se dressent, menacantes, de grandes plantes effilées qui s'élancent dans le ciel. J'ai quitté les petits chemins de terre rouge, bordés de pierre chaulée, pour marcher sur le gazon. Je sais : je n'en ai pas le droit ! Mais qu'importe ! S'il y a des interdictions, c'est qu'il y a des choses a cacher. Et c'est a leur recherche que le plaisir est le plus merveilleux, que la vie, entre les biberons, les langes et le sommeil, prend enfin tout son sens. N'ayant pas, ce matin, de petites sceurs blanches a me courir aprés, j'ai franchi le Rubicon et suis parti a l'aventure. J'adore cette herbe sauvage, un peu ligneuse et coriace qui chatouille les cuisses et coupe la langue. Elle exhale une odeur forte, dominante et pourtant presque rafraichissante dans ce climat lourd de chaleur et opaque de poussiére humide. De ces odeurs pleines qui font s'éclater les narines, comme le café que les nonnes se préparent a l'aube, peu de temps avant le biberon. En plus, elle forme un matelas épais qui amortit les chutes. Des chutes, si nombreuses depuis que j'ai commencé de marcher, qu'elles n'ont plus rien de dramatique et sont, au contraire, un plaisant prélude a la découverte. Car ce tapis vert dissimule des myriades de petits insectes plus étranges les uns que les autres. Cette intrication de choses immobiles et mouvantes est un univers étrange a explorer et il faut l'observer de prés pour le reconnaitre. Le spectacle est fascinant et permanent ; il éveille de ces curiosités qui font vibrer le corps. Arrachée par de petites menottes impatientes mais gauches, les feuilles allongées et pubescentes, aux bords acérés, blessent les doigts. Machées avec application, elles sont peu juteuses, mais ont ce petit goat métallique qui m'a fait croire plus tard, sans hésitation, qu'il y avait du fer dans les épinards. Et puis ces monstres végétaux ! On dirait d'immenses touffes d'herbes qui copieraient, a une autre échelle, ce monde sur lequel je suis assis. On pourrait croire que l'univers est formé de certains motifs, eux-mémes composés de motifs semblables, plus grands. Puis ceux-la méme, a leur tour peut-étre, a l'infini. Comme moi- méme, minuscule aux pieds de ces adultes. Eux-mémes réduits au nanisme par ces ogres dont on me parle parfois et qui me font peur, quelque fois. La, les feuilles oblongues sont d'un vert plus tendre et sont beaucoup plus charnues. De trois fois ma taille, elles sont bordées de grossiéres épines inquiétantes, autrement dangereuses que le piquant de I'herbe.