Le Moustique Volume 6 - 5e édition ISSN 1704 - 9970 Mai 2003 Les élucubrations d’une planaire peu ordinaire. (suite et fin). La cinquiéme me plongeait dans une sorte de crainte magique que, dans une certaine mesure, Steven miinstillait insidieusement en exprimant ses propres angoisses face a la troisiéme. Alors, onze dimensions ! Il n’était pas étonnant, dans ce cas, qu’au cours de son existence, l'homme ait pu commettre autant d’erreurs. De fait, son ignorance, ou plus exactement son incapacité a comprendre une vérité, rendue incroyablement complexe par le nombre de ses facettes, ne lui aura jamais permis de progresser que par essai et par erreur. Il est probable que face a une telle complexité, homme n’‘a jamais su percevoir a la fois qu’une seule de ces facettes, la réflexion d'un seul rayon élémentaire d’une lumiére diffractée par I'intrication des onze dimensions. En conséquence, nous n’avons probablement jamais appris que par linterprétation de nos échecs successifs. Il y avait donc un miracle 4 ce que nous ayons survécu, a ce que nous soyons tout de méme parvenu aussi loin. Steven acquiesgait et renchérissait : « En tous les cas, cela illustre fort bien combien une connaissance incompléte peut nous induire totalement en erreur ». — Oui! Et, plus encore, selon leur état d’esprit, deux personnes peuvent fort bien expliquer un méme phénoméne de maniére totalement différente, tout en ayant raison et tort en partie. — Comment cela ? Demanda Steven, surpris. — Une intelligence insuffisante leur permettrait de nentrevoir qu’une seule facette d’une vérité beaucoup plus complexe et pas nécessairement la méme. — Que voulez-vous dire ? Avez-vous un exemple ? — Toute l'histoire humaine en est un exemple. Il y a un demi-siécle de cela, les savants de chez nous se partageaient en ceux qui croyaient la lumiére ne consister qu’en un phénoméne ondulatoire et les autres qui la croyaient corpusculaire. — Soit ! Et alors ? — Depuis, il a été prouvé qu’a tout corps s’associe une onde. Plus le corps est petit, plus importante est l’onde. Ainsi, la lumiére serait un flux de photons, c’est-a-dire de trés petites particules, chacune accompagnée d’une onde importante. De cette maniére, la lumiére paraitrait ondulatoire dans certains cas et corpusculaire dans d'autres. — Une bonne maniére d’avoir raison consisterait alors, quand deux personnes s’opposent diamétralement, de proposer une solution qui soit un compromis entre les deux doctrines. - Cela se passe souvent ainsi. Chaque thése ne serait qu’un aspect d’une vérité supérieure. A une certaine dimension, ces théses paraissent incompatibles. A un niveau supérieur, elles seraient parties intégrantes d’une réalité plus complexe. — C’est bien vrai! Chez nous, les planaires, il y en a a croire que la reproduction par scissiparité est un phénoméne naturel, d’autres pensent qu’elle ne serait possible que par l'intervention de grands dieux invisibles armés d’énormes couteaux. Nous avons déja eu de terribles affrontements a ce sujet. Beaucoup sont morts sans avoir su la vérité et, moi-méme, je doute encore. — Hum... ! C’est certes un bon exemple. II s'agit définitivement d’un phénoméne naturel, mais..., comment dire... ? Dans certains laboratoires, dans la troisiéme dimension, la ot: la science l'emporte parfois sur la conscience, il y a aussi des techniciens qui vous coupent en deux au scalpel. — Ah! Bon ?... — Oh! Cela se fait sans mauvaise intention aucune. Mais pour prendre un autre exemple, nous avons ce méme probléme avec nos politiciens. Nous y avons des gens de la droite et de ceux de la gauche qui s’opposent, se méprisent et se détestent, souvent méme, s’entretuent. Pourtant, ils ont tous a la fois tort et raison. C’est qu’il y a, dans l’étre humain, deux organes essentiels : l'estomac et cette partie du cerveau qui génére le réve. Tous deux sont indispensables pour la survie de l’espéce, mais aucun parti ne veut reconnaitre l’importance de l'autre. Or, cependant, il faut que le ventre soit plein, que les caisses soient remplies pour s’offrir ces réves les plus fous, ces générosités les plus dispendieuses qu’un esprit idéaliste parfois concoit. — Et il faut sans doute des siécles pour le comprendre ; peut-étre une dimension de plus ? — Peut-étre nous faudra-t-il cent mutations, mille Homo sur- Supra- puis Super-sapiens pour atteindre le point oméga, si l'on veut se référer a Teilhard de Chardin ? — Qui est-ce ? . — Un prétre qui, lui aussi, tentait de réconcilier linconciliable ; dans son cas, la science et la religion. — Mais comment comprendre que des choses totalement dissemblables puissent n’étre que différentes expressions d'une méme vérité ? — Cela est plus simple! Prenez une ile montagneuse, perdue en mer, et élevez le niveau de l'eau. Ce que vous en verrez sera un alignement d’ilots isolés correspondant aux plus hauts sommets. Une autre dimension est nécessaire, la profondeur de la mer, pour vous apercevoir qu’ils font partie d'une méme chaine. — Excusez-moi, mais je n’ai jamais vu d’iles. — La troisieme dimension vous manque terriblement. Malgré votre merveilleuse intelligence, vous étes déplorablement handicapé. — Héla! Ne le prenez pas du trop haut de votre troisiéme dimension. Comme vous le disiez tout a l'heure, un jour vous serez remplacé par des hommes qui vous seront supérieurs. Cette nouvelle espéce pourrait en percevoir une quatriéme, une cinquiéme, peut-étre, une sixieéme de ces dimensions qui vous obsédent. A ses yeux, vous ne serez qu’une béte a intelligence biologiquement et tristement limitée. 11